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Résumé :

Après la conquête de la Yougoslavie par les armées allemandes en 1941, la ville slovène de Maribor, historiquement germanophone, est annexée par le Troisième Reich. Dans la cité rebaptisée Marburg an der Drau, les voisins et les amis d’hier se déchirent et un mouvement de résistance s’organise dans les montagnes environnantes.

Au cœur de ce roman, trois personnages : Valentin, le maquisard, Sonja, sa petite amie, et le SS Ludwig, qu’on appelait naguère Ludek. La guerre bouleverse leur perception du monde et d’eux-mêmes, elle brise inéluctablement leurs vies.

Mon avis :

J’ai tout de suite aimé le point de départ du roman : cette photographie qui prend vie, cette jeune femme et cet officier qui se rejoignent où l’image ne les montre plus. Nous sommes en Slovénie, à Maribor – renommée Marburg an der Drau – en 1944. La jeune femme s’appelle Sonja et l’officier Ludwig. C’est d’ailleurs lui qu’on découvre en premier, c’est lui que l’on suit jusque dans son bureau d’Obersturmbannführer. Comme Sonja et Ludwig se sont connus des années plus tôt – ce dernier s’appelait alors Ludek –, la jeune femme joue cartes sur table et lui demande de venir en aide à son ami Valentin, emprisonné.

Mais aussitôt libéré des mains nazies, Valentin quitte Sonja pour retourner sur les sentiers du maquis. Sauf qu’il est difficile de convaincre les partisans qu’on est de leur côté lorsqu’on a réussi à s’échapper d’un endroit duquel personne ne réchappe. Il devra prouver qu’il n’est pas un espion de la Gestapo tandis que Sonja, de son côté, sera déportée à Ravensbrück.

Il se pencha vers elle et lui dit tout bas : j’ai trouvé ce Valentin Gorjan. Il aurait pu dire ton Valentin. Mais cette idée lui était odieuse ; que cette misère humaine qu’il avait aperçue par le judas lui appartienne et elle à lui, c’était une idée dégoûtante, odieuse, c’était presque impossible. Quand cette misère disparaîtrait du monde, il n’aurait même plus à penser à ce genre de choses.

On suit ces trois personnages jusqu’à la fin de la guerre et j’ai aimé que les rapports de force s’inversent, que les puissants soient subitement traqués et que les fragiles deviennent forts. J’ai aimé ces combats personnels mené avec détermination, ces blessures vécues dans la honte ou la peur permanente.

J’ai autant haï Ludwig, cet homme immoral qui profite des plus désarmés, que j’ai aimé Valentin et Sonja. Sonja, vraiment, m’a bouleversée. Cette jeune femme assez forte pour mettre de côté sa dignité le temps de faire libérer son compagnon encellulé dans les prisons de la Gestapo. Cette jeune femme autour de laquelle Ludwig resserre sa haine arbitraire et pointue simplement parce qu’il en a le pouvoir. Cette jeune femme qu’il finit par détruire d’un mouvement vague de la main. J’ai pensé à Sophie dans le fabuleux roman de William Styron. Cette partie du livre a vraiment été terrible à lire.

Parfois il allait les voir avant qu’on les fusille et il se disait : celui-ci sera mort demain. Au cours de ses rondes de nuit, Ludwig Mischkolnig pressentait que ce moment de l’histoire allemande lui assignait une mission spéciale : il était l’exécutant de son sombre destin, le dieu de la vie et de la mort.

Alors oui j’ai parfois trouvé ce roman insupportable tant on se sent proche des personnages et des affronts qu’on leur fait subir. Quelquefois même j’ai été horrifiée, sans mots devant ces abréviations notées sur les dossiers des prisonniers lorsque le SS hésite entre Buchenwald et Dachau. Drago Jančar a cette capacité à décrire des images fortes qui impactent. Quelle obscénité que ces deux officiers SS dégustant un plat de rognons et discutant de la difficulté qu’ils auraient à tuer des poissons ou à regarder abattre des animaux.

Et puis à côté de cette indécence, quelle tendresse que ces poèmes qui embaument les lettres de Valentin et Sonja, alors jeunes amoureux. L’auteur dépeint l’âme humaine avec une incroyable acuité, se glissant tour à tour sous la chair d’un homme torturé, dans le cerveau cruel d’un bourreau ou le corps d’une jeune femme offensée.

Seul celui qui a été pendant de longs mois enfermé dans une cellule humide, qui a été cerné par les murs de pierre de la vieille prison, dans l’humidité puante et les odeurs de la saleté humaine, seul celui qui a entendu les verrous des cellules se fermer dans un bruit de crécelle, qui a entendu les pas des geôliers dans le long couloir, seul celui-là peut ressentir la force du silence, la paix de Dieu alentour, et à personne d’autre que lui les sapins du Pohorje n’ont jamais senti aussi bon, lui qui est d’un seul coup ici, seul et libre. Et vivant.

Au niveau de la forme, c’est un roman très rigoureux, écrit d’une plume très précise, très fine et soignée. Drago Jančar écrit des moments de vie dans ses plus infimes détails ; ses phrases coulent, limpides, généreuses. J’ai trouvé à cette écriture une poésie à la Virginia Woolf : ces longues phrases étirées dans lesquelles la pensée divague, emprunte quelques détours pour ensuite revenir à son sujet initial. Je ne suis pas particulièrement adepte des phrases qui s’éternisent mais celles-ci sont si délicates qu’elles en deviennent légères.

Je ne connaissais pas cet auteur et je vais continuer à le suivre parce que j’aime ce lyrisme avec lequel il raconte une histoire, j’aime la justesse avec laquelle il nous dépeint ses personnages et j’aime la grâce avec laquelle il joue avec les mots. Les pages qui nous racontent l’histoire d’amour de Valentin et Sonja avant que la guerre n’abîme tout sont magiques, gracieuses et exaltées. Régulièrement, en tournant les pages du roman, je me disais : bon sang, qu’est-ce que c’est beau…

On lui avait donné une chambre dans laquelle les gardes et les kapos venaient chaque jour et chaque nuit. Et tout d’un coup, je n’ai plus su, elle parlait tout bas, où j’étais, qui j’étais, quel âge j’avais, pourquoi j’étais dans cette chambre, ce qu’ils faisaient avec moi, je les regardais et je ne comprenais plus rien. Ensuite sont arrivés la nausée, le dégoût, la colère, le désespoir, finalement la résignation, et une sorte de force intérieure : survivre.

Ce qui fait pour moi le charme de ce livre, c’est cette longue tristesse qui enveloppe l’histoire, une tristesse qui ne s’absente jamais totalement, même dans les moments de répit. Ce livre ressemble un peu à un tableau de Hopper : une mélancolie vaporeuse qui embrume les visages, un sentiment de vide immense, d’inutilité et de manque que rien n’arrive à soulager. Quelque chose de désespéré qui suinte, un besoin de croire encore qui ne trouve pas de prise tangible à laquelle s’agripper et cette obsession toujours : survivre à n’importe quel prix et dans n’importe quel état.

La peur fracasse la carapace du monde, la voûte céleste de la sécurité, tous les anges se débandent, la peur déferle dans la pièce, elle avance au milieu du corps, elle s’assoit au sommet de l’estomac, elle s’incruste dans le cœur. Et lorsqu’ils appelaient un nom, la peur creusait un trou dans le cœur et la tête.

Je suis arrivé d’une cellule, se dit-il, j’en suis revenu et sorti et je suis ici comme un galérien en fuite. D’ici aussi je sortirai.

C’est un roman sur la haine et le ressentiment, sur cette bestialité avec laquelle la guerre désunit et brise les gens, sur ce qu’il y a de plus noir et de plus répugnant en l’être humain. Mais c’est aussi un roman sur ce qu’il y a de plus grand et de plus noble en soi, sur l’amour, cet amour si pur dont subsistent les plus belles images lorsqu’il s’évapore doucement. C’est un roman sur le regret et l’impossible retour à la vie d’avant.

Un grand merci à Babelio et aux éditions Phébus pour cette magnifique découverte.

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